"Qu'il n'y ait aucune honte à s'enrichir, j'en conviens. Qu'il n'y ait aucune honte non plus à savourer les fruits de sa prospérité, je le crois aussi; notre époque nous propose tant de belles et de bonnes choses, ce serait une insulte à la vie que de refuser d'en jouir.
Mais que l'argent soit déconnecté de toute production, de tout effort physique ou intellectuel, de toute activité socialement utile? Que nos places boursières se transforment en de gigantesques casinos où le sort de centaines de millions de personnes, riches ou pauvres, se décide sur un coup de dés?
Que nos institutions financières les plus vénérables finissent par se comporter comme des garnements ivres? Que les économies de toute une vie de labeur puissent être anéanties ou alors multipliées par trente en quelques secondes et selon des procédés ésotériques auxquels les banquiers eux-mêmes ne comprennent plus rien? C'est là une perturbation grave dont les implications dépassent de loin l'univers de la finance et de l'économie.
Parce que l'on est en droit de se demander, au vu de ce qui se passe, pourquoi les gens mèneraient encore une vie honnête, pourquoi un jeune voudrait devenir professeur plutôt que trafiquant, et comment, dans un tel environnement moral, transmettre les connaissances, les idéaux, comment maintenir un minimum de tissu social pour que survivent ces choses si essentielles et si fragiles, qui ont pour nom liberté, démocratie, bonheur, progrès ou civilisation.
Est-il besoin d'ajouter en toutes lettres que ce dérèglement financier est aussi, et peut-être avant tout, le symptôme d'un dérèglement dans notre échelle de valeurs."
Le Dérèglement du monde, Amin Maalouf, Grasset, 2009
Amin Maalouf est un écrivain libano-français, prix Goncourt en 1993, pour Le Rocher de Tanios, et secrétaire perpétuel de l'Académie française depuis 2023.
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